Les contours de soi – 28 août 2021

Si mon engagement à accompagner les êtres à se connaître, à avancer, à se libérer, à donner du sens à leur symptômes et à leur vie se renouvelle chaque jour, se poursuit et se précise à chaque séance, je dois bien avouer que j’aurais volontiers prolonger les vacances.

Parce que j’ai mis du temps à « décrocher ». Il aura fallu une grande fatigue pour vraiment ralentir, couper, ne plus être happé par l’extérieur. Le corps est tout de même formidable ! Quand il est épuisé, il oblige à revenir à l’essentiel : bien dormir, bien manger, bien s’hydrater, bien se recharger. Enfin autant que possible… Car une partie de moi restait dans l’attente – en dehors du présent – de ce que sera demain ?

Avec le rythme lent, les pensées sont plus claires, l’observation est plus affinée. Est-ce à dire que l’action est plus adaptée ? Je ne sais pas encore.

Je me suis sentie bien humble, en vie, abritée par la Terre Mère, mais malgré tout profondément inquiète. Les incendies dévastateurs ici et là, la violence, la misère, la pauvreté, la détresse, les malades, les deuils … partout sur la planète m’ont serré le cœur et beaucoup interrogé sur nos responsabilités.

Un temps de recueillement pour un chaton trouvé mort. Lui faire une sépulture. Honorer sa mémoire – sa vie vaut autant que la nôtre. A nouveau pour un petit hérisson quelques semaines plus tard. Encore une amie qui perd son père. Vraiment que cette vie est fragile ! Alors même que nous savons bien qu’entre la naissance et la mort, le temps est incertain, pourquoi créons-nous tellement de nœuds et de souffrance ? Pourquoi quand nous avons la possibilité de vivre, nous retrouvons-nous en survie, en-dehors de la vie et de la joie ? en lutte, avec soi et avec les autres ?

Chacun trouvera ses justifications. Elles peuvent s’appeler Peur, Aveuglement, Ignorance, Répétition, Emprise, Mental, Jugement, Certitude, Jalousie, Attachement, Domination…

Une histoire me revient à l’esprit. Je travaillais alors dans un lieu d’accueil pour les victimes. Une femme distinguée se présente encore choquée par l’agression subie sur son lieu de travail. Quelques entretiens pour mettre des mots sur les maux, pour apaiser les émotions agitées, les cauchemars, pour cicatriser le trauma. Au cours des échanges, quelque chose de sombre émerge. Elle est venue en tant que victime, mais voilà que dans ses paroles elle dévoile sa part de violence : celle qu’elle exerce à l’encontre de ses enfants.  Ça lui échappe. Tellement prise dans cette identité-victime qu’elle ne réalise pas ce qu’elle dépose dans l’espace de thérapie. Le travail se poursuivra ailleurs. Ce n’est pas le sujet de ce texte.

Voilà ce qui me vient : les apparences sont souvent trompeuses, nos identifications ne sont pas qui nous sommes mais des attaches, des nœuds qui nous voilent la face. On ne sait pas tout. Tout jugement… ment ! A l’instar de la proposition de Jacques Alain Miller d’opposer le symptôme « qui ment » à l’angoisse « qui ne ment jamais ». Qu’est-ce que cela signifie ? Cela concerne la vérité : la vérité, en fin de compte, on ne peut jamais la saisir totalement.

C’est ici que je veux en arriver : tout jugement ment, dans le sens qu’il ne détient pas en soi une réalité absolue ni une vérité absolue. Or aujourd’hui, le danger est grand chez les humains par peur ou par conviction de piétiner la Tolérance et la Compassion. Il s’agit assez sournoisement de choisir son camp : celui des bons ou celui des méchants. Puis de s’affronter à coup de phrases blessantes et humiliantes. Des couples et des familles se déchirent pour prouver à l’autre qu’ils savent mieux et que l’autre est inconscient.  Je parle évidement de la polémique actuelle sur les vaccins et le pass sanitaire. A cette situation unique que nous vivons, il me semble très dangereux de se précipiter dans l’exclusion, la division et le jugement.

Je vous parle  « des contours de soi » car je crois que c’est un des enseignements de cette « peau (l’)aime hic » / polémique – si vous m’autorisez la langue des oiseaux qui montre ce que les mots cachent.

Notre peau est notre barrière de protection. Elle sépare le dedans et le dehors. Elle nous donne des contours, des limites – celles et ceux qui travaillent avec des patients psychotiques savent combien les angoisses de morcellement, les délires de fusion peuvent témoigner de l’importance de cette enveloppe charnelle – de ce Moi-Peau comme le disait Anzieu.

Si j’écoute mon cœur, mon intuition, si je tire des leçons de mes expériences, de mes enseignements, de mes lectures : avec quoi suis-je en cohérence ? avec quelles décisions suis-je en sécurité ? en amour avec moi, avec les autres, avec la vie ? Si les doutes sont immenses, comment puis-je les éclairer ?  Mes peurs sont-elles irrationnelles ou sont-elles des alertes ?

Ai-je une vision binaire de la vie ? Ai-je conscience que nécessairement impermanente et en mouvement, la vie est une succession d’expériences ? Ai-je l’observation de la complexité des phénomènes ? Y a-t-il une opposition entre prendre soin de soi et prendre soin du collectif ? ou une forme de continuité bienveillante possible ?

Depuis que j’exerce ce métier de psychologue clinicienne, j’invite chacun à déposer sa parole, à oser tout dire pour qu’on en fasse quelque chose. Oser tout dire n’implique pas que les contours s’abîment ou que l’intimité soit bafouée. On cherche ce qui est nécessaire au travail de thérapie, pas à pas pourrait-on dire. Le voile se lève à son rythme qui est celui du sujet singulier.

Il y a un espace de respect qui se met en place naturellement. De respect des limites et des contours. Un rdv peut se faire en visio ou être déplacé en cas de maladie. Cela se fait naturellement ! Je garde en mémoire quelques souvenirs d’enfants pâlichons qui arrivaient en séance avec une bonne gastro mais que les parents accompagnaient quand même… Je reçois et je continuerai de recevoir mes patients comme ils sont, sans juge-ment, avec respect et écoute, dans un cadre sécurisant pour chacun – c’est-à-dire le patient en question, les patients suivants, les collègues du cabinet et moi-même !

Je pose une intention pour cette reprise dans ce contexte agité et agitant : cultiver la joie en soi et collective qui est celle qui nous unit, nous réunit, nous soutient dans les moments de peine.

Des mots-clés pour la rentrée : tolérance, amour, compassion, joie, paix, clarté, harmonie.

1 réponse
  1. Bossard Rachel
    Bossard Rachel dit :

    La seule solution en des temps troubles et de division est effectivement l’amour sous toute ses formes: tolérance,compassion.
    Pas l’amour de soi ou de l’autre, l’amour en soi.
    Magnifique analyse de notre temps qui nous reconnecte à notre humanité dans ce qu’elle a de plus noble!
    Merci!

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